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Camille Bardin
“Jeunes critiques d’art”,

Avril 2019

L’oeuvre d’art est une terre fertile pour qui cherche un refuge à son intimité. Évidemment pour l’artiste, à qui on réclame souvent d’y mettre ses tripes, mais qui permet également au regardeur de trouver en elle un asile pour ses propres ressentis. La poésie éclôt lorsque des souvenirs et des émotions qu’on croyait personnelles viennent sépanouir dans le travail d’un autre. C’est cette rencontre que Clara Rivault initie en chacune de ses pièces. Car s’il peut sembler introspectif, son travail convoque en fait un lexique universel, moteur de récits collectifs qui s’amoncellent en poèmes.

Ses pièces font appel à des souvenirs personnels mais aussi à des témoignages de proches ou de personnes qui le deviennent. Ici, il faut par exemple tendre l’oreille, découvrir cette voix hésitante, qui tâtonne dans un esprit vaporeux où les souvenirs se cachent derrière la maladie d’Alzheimer. Cette pièce sonore — La Main — est le récit d’une femme âgée qui a découvert alors qu’elle n'était qu’enfant, la main de sa mère, inerte, sous les ruines de sa maison. Cette main, l’artiste nous laisse l’imaginer, la conscientiser, si bien qu’elle devient en nous une sculpture mentale. Quel choc donc de découvrir, projetée au sol, la photo des ruines en question qu’il est nécessaire de fouler pour poursuivre notre chemin. Ces gravas ont été semés dans notre esprit par cette voix, et résonnent ici gravement avec ceux que nos conflits contemporains engendrent.

 

La performance Mastaba, si elle aborde un sujet bien moins lourd, suit néanmoins rigoureusement cette même logique expansive. Clara Rivault emploie ici le sable comme archétype de l'éphémérité temporelle et comme symbole de l’enfance : il est à la fois cette poudre qui glisse dans les courbes du sablier, mais également l’effigie de ces après-midis passés à ériger de vaines constructions sous un soleil de plomb. La chute réside dans la manière dont Clara Rivault contorsionne le temps. En présentant dans ce tas de sable un trou béant, évidemment vaginal, elle crée une tension dérangeante, précipitant l’insouciance vers sa chute. L'ambiguité devient alors tangible, elle happe le spectateur. Et c’est ainsi dans chacune de ses pièces. Quelles soient des performances, des vidéos, des sculptures ou des photographies, toutes font coïncider les opposés et créent l’androgynie.

 

Le chant des soupirs, vidéo dans laquelle on devine la main masculine et abimée d’un souffleur de verre qui délicatement caresse le cristal est ensorcelante: le verre délicat soupir sous la fermeté d’une main amochée, c’est un accouplement interdit impossible à désavouer.

 

La promesse d’une promesse, deux doigts de bronze qui se lient et se délient dans le creux de notre main est aussi une valse envoutante que le spectateur mène cette fois à sa guise. Les deux membres, symboles d’un accord que l’on peut rompre à tout moment, sont froids, inertes et lourds. L’endroit de leur scission est lisse, polie, au point que la matière emporte le reflet de notre visage comme le ruisseau arrachait ses traits à Narcisse. Il faut regarder, toucher pour mieux se voir, apercevoir toutes ces promesses que la vie a voulu caduques. Et là encore, c’est le vertige.

 

Dans chacune de ses pièces Clara Rivault pénètre en fait l’espace dichotomique des éléments pour y insérer une violente poésie à laquelle, il est difficile de résister.

Camille Bardin
“Jeunes critiques d’art”,

Octobre 2018

Ma peau râpe la poche de mon jean, mes doigts glissent en son sein et recueillent un corps froid que je devine pluriel. Ses parois rêches caressent mon épiderme qui parfois s’égare sur des chants plus doux. Une fois extirpé de cette cellule qu’est mon vêtement, je prends conscience de sa pesanteur. Ce sont deux doigts de bronze qui s’entrelacent et se délient au gré de mes mouvements. La paroi sectionnée est polie, si bien que s’y devinent les contours de mon visage. J’ai en main La promesse d’une promesse, une œuvre de Clara Rivault. 

Quelle drôle de sensation que de faire danser ces membres inertes dans ma paume, cette relique d’un instant figé, trace d’un consensus caduque qui glisse aujourd’hui de main en main.

Le travail de Clara Rivault est éminemment personnel, il s’appuie sur des souvenirs d’aïeux, des rencontres fortuites ; mais il s’immisce en nous en prenant des airs de récits collectifs, de poèmes.

Avec La Main, l’artiste nous laisse rentrer dans l’intimité d’une conversation qu’elle partage avec sa grand-mère. Une œuvre sonore dans laquelle on découvre la voix chevrotante d’une femme âgée atteinte d’Alzheimer. Elle tâtonne dans un esprit vaporeux où les souvenirs se cachent derrière la maladie. Pour la découvrir, il nous faut tendre l’oreille, nous approcher d’une imposante enceinte qui ne délivre qu’un chuchotement. Il est question de débris causés par des bombardements alliés. Un dommage collatéral d’un conflit qui touchait à sa fin et qui a détruit sa maison. Il est question d’une main dont la beauté est toute particulière, une main que les vestiges ont laissée intacte mais dont le reste du corps est enfoui sous les décombres. Et la voix conclut : « Maman avait des mains magnifiques, de très belles mains. »

De cette demeure il reste un souvenir et une photographie. Elle date de 1944 et déjà la maison n’est plus qu’un amoncellement de pierres assassines, une plaie béante dans l’architecture de Conflans-Sainte-Honorine. Cette archive qui nous est désormais intime, Clara Rivault l’agrandit et la transfère au sol. Si bien que pour poursuivre l’exposition il nous faut la piétiner, écraser cette main devenue sculpture mentale, fouler ces gravats parents des ruines d’Alep et d’ailleurs.

https://jeunescritiquesdart.org/2018/10/23/la-main-tendue-de-clara-rivault/

"Aussi pâle que le plafond du living"

Interview Radio by Radio Campus Bruxelles,

Mars 2018

https://www.mixcloud.com/radiocampusbruxelles/ce-fut-dans-le-campus-in/